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«La pile du pont» – Audrey Betsch

09 mar
«La pile du pont» – Audrey Betsch

Plusieurs échos de ce livre étaient parvenus jusqu’à moi. Et des plus flatteurs. Notamment à travers ces deux billets, ici comme , tout aussi positifs qu’inspirés… C’est donc avec grand intérêt que je me suis mis à la présente lecture. Bien que cet élan fut mêlé d’une certaine appréhension. La crainte que ledit a priori influe sur mon jugement. Qu’il altère l’objectivité de ma critique, en bien ou en mal. Car tout indique que nous avons ici l’œuvre numérique du moment. Celle qui se doit d’être lue. Remuant le milieu numéri-littéraire. Et se classant d’emblée parmi les premières ventes de son éditeur.

Je peux d’ores et déjà vous le confirmer… Ce roman est d’un matériau absorbant. Du fait de son sujet, d’abord. Où nous partageons la vie âpre et déréglée d’une infirmière de nuit. Cloé. Trentenaire. Divorcée. Ne voyant sa petite fille – Zoé – que trop épisodiquement, en alternance avec le père… Serait-ce l’auteure elle-même ? «La pile du pont» prend en tout cas les formes d’une autofiction, en laquelle on ne peut s’empêcher de voir une forte empreinte autobiographique…

Leucémies, transfusions, chimiothérapie ; chambre après chambre… Il n’y a sans doute pas plus redoutable que ce service d’oncologie, duquel la narratrice est membre. Et d’ailleurs, elle perd pied. Trop de drames. Trop de malades. Puis ses propres fantômes qui la hantent. Ce passé qu’on voit resurgir tout au long du roman, par bribes sombres ou illuminées. Images où domine la figure oppressante d’une mère. Tantôt en idéal de féminité. Tantôt en démon de maternité… «S’envoyer en l’air, dans un fracas de tôles déchirées, s’envoyer en l’air dans la pile du pont, juste avant la bifurcation vers Baziège.» Telle est la tentation de notre personnage. Manière d’échapper enfin à son trop lourd quotidien. Dont seul internet offre un semblant de distraction, bouffé d’air, «fenêtre» sur le monde et autrui. Aussi virtuels soient-ils… Le roman, à cet égard, décrit bien une certaine misère moderne. Laquelle n’est en rien matérielle, mais morale.

Toute cette gravité pourrait sembler rebutante. Or, détrompez-vous. Car là réside aussi et surtout la puissance de cette œuvre, dans le style d’Audrey Betsch. Qui recourt à un ton d’une adéquate justesse, quand il n’est pas d’une déroutante légèreté. Qui use d’un phrasé particulièrement dynamique ; fort adapté, accessoirement, au format numérique. Tels ces retours à la ligne si fréquents, forme de ponctuation qu’on oublie trop souvent. Et par lesquels le texte se trouve plus aéré. L’action mieux rythmée. Ralentissant ici, stoppant là, puis ré-accélérant… En mots orphelins de leur phrase. En phrases orphelines de leur paragraphe. Sans compter ces chapitres qui s’enchaînent très rapidement.

Ainsi, par exemple, les scènes médicales ne versent jamais dans un quelconque pathos. Au contraire. La simplicité avec laquelle cet environnement nous est dépeint, le rend d’une très brutale vérité. Il s’agit d’ailleurs là des passages les plus forts du texte. Là nous sommes au cœur de la littérature, selon moi. Celle qui est une affaire de tripes. Paroles arrachés au plus profond de soi, comme par nécessité vitale. «Elle n’y pouvait rien si tous ces mots formaient des sarabandes interminables qui mettaient entre elle et le monde un mur», écrit l’auteure, en de très étonnants «remerciements».

J’oserai, toutefois, mettre l’un ou l’autre bémol à mon enthousiasme. Éléments sans doute liés au genre ici employé… Tout d’abord, de-ci de-là, un vocabulaire qui pèche à vouloir trop ressembler au «parler» du moment. Comme si Audrey Betsch, par ailleurs blogueuse, entendait s’adresser à quelques copines virtuelles. Employant un langage de blogue ou de clavardage qui, dans ce cadre dramatique et littéraire, relève d’une certaine faute de goût… D’autre part, j’ai moins apprécié l’escapade de Narbonne, avec cet amant aussi «fougueux» qu’éphémère. Scènes qui m’ont semblé ne pas parfaitement coller à la logique du récit, s’intercalant plutôt en une parenthèse fantasmatique… Enfin, je dois avouer ne pas avoir été en constante empathie avec ce personnage féminin. Qui a forcément quelque chose d’irritant. Une forme d’égocentricité, autofiction oblige. Ou de gynécentricité. Mais peut-être ai-je trop été habitué, sur ce point, à une écriture au masculin. Où l’homme et l’Homme se confondent… En tout état de cause, l’accumulation de drame autour de la seule narratrice finie par apparaître excessive. Et le «revirement», la «leçon finale», manquent de quelques développements.

En définitive, «La pile du pont» est un livre d’une indéniable force. Que je vous recommande assurément. Audrey Betsch y fait montre d’une admirable fraîcheur et d’un talent plein de promesses. Elle est comme touchée par cette grâce de la première œuvre… Aussi, j’attends de la voir confirmer son style dans un roman peut-être plus ample, au travers d’un sujet davantage éloigné d’elle-même… Une auteure à suivre !

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Un commentaire

Publié par le mars 9, 2012 dans Critique

 

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